Depuis le jour où sa main est devenue difforme, il la porte comme un objet extérieur à lui, un moignon qui n’appartient pas à son
corps. Ce semblant de main est un fardeau qu’il doit emmener toujours avec lui et qui l’accompagnera jusqu’au bout.
Du jour au lendemain, toute son allure générale s’en est trouvée modifiée ; il s’est vu obligé d’adopter un autre style de vêtements, préférant dorénavant les grandes gabardines ou les
vestes amples qui possèdent toujours de grandes poches où il peut dissimuler sans trop de difficultés la monstruosité qu’il porte au bout de son bras droit. Dès que l’occasion s’y prête, il
affectionne particulièrement le port de gants. Cela lui facilite grandement la vie. Il peut presque se croire normal à condition que personne ne se hasarde à vouloir lui serrer la main ou même à
la toucher par désir de proximité ou par maladresse tout simplement.
Il aurait pu se faire placer une prothèse mais les médecins lui ont laissé entendre que de multiples opérations seraient nécessaires et que, de toute façon, il est exclu qu’il puisse récupérer la
moindre parcelle de mobilité, tout son bras ayant été atteint. Il n’élimine pas tout à fait cette solution mais il pense que cet objet synthétique serait bien encombrant à
cacher.
Lorsqu’il se trouve au milieu d’un groupe, il s’arrange toujours pour
se placer un peu en retrait ou pour présenter son profil gauche vers ses compagnons.
Au début, juste après l’accident, il a dû faire preuve de beaucoup
d’ingéniosité et de rapidité afin que personne ne remarque sa différence, même ceux qui la connaissaient.
Par la suite, les habitudes se sont installées et il trouve automatiquement la position à prendre, la distance à tenir ou l’attitude adéquate pour camoufler son anomalie. Bien sûr, il y a parfois
des situations imprévues où il doit rapidement improviser une cachette pour sa main. Il s’est déjà trouvé dans des situations tellement embarrassantes ou délicates qu’il a préféré simuler un
malaise pour ne pas avoir à affronter le regard des autres qui se porteraient sur son infirmité.
Cela fait près de dix ans maintenant qu’il vit avec ce morceau de
main.
Chaque jour, chaque minute, il est là, au bout de son bras. Il ne l’a
jamais accepté. Il ne l’acceptera jamais, il le sait.
Cette chose difforme ne peut faire partie de lui ; ce n’est pas lui, elle ne colle pas à l’image qu’il se fait de lui-même.
Tout petit, il faisait la fierté de ses parents.
Comme premier enfant dans une grande famille bourgeoise, il a baigné dans l’orgueil des adultes. Chacun de ses progrès ou le moindre de ses apprentissages était, pour eux, le signe du génie qui
l’habitait. Il a grandi persuadé, comme eux, de sa supériorité sur ses congénères. Il en a gardé une certaine arrogance et pendant toute son enfance, un refus systématique de suivre les
directives qu’on voulait lui imposer.
Il a avancé dans la vie, persuadé d’être né sous une bonne étoile. Le monde était à ses pieds. Il ferait ce qu’il déciderait de sa vie et aucun obstacle n’empêcherait jamais ni même ne freinerait
la réalisation de ses désirs.
Il s’est toujours fait un honneur de n’agir que comme il le
souhaitait. Cela n’a pas été sans provoquer quelques heurts avec son entourage surtout avec sa mère qui a, plus que les autres, essayé de lui dicter un style de conduite.
Tous cependant ont rapidement compris et accepté son
« indépendance d’action ». Ils se sont d’emblée soumis à ses volontés, admiratifs qu’ils étaient devant la brillance de ses résultats scolaires et l’ingéniosité de ses inventions. Bien
sûr, il a profité de l’émerveillement béat qu’il sentait chez ses parents et ses professeurs pour asseoir encore plus son pouvoir. Il en était arrivé à instaurer sournoisement deux types de
règlement : le règlement des autres et le sien, unique et personnel. Chaque personne qu’il rencontrait confirmait, sans le savoir, la suprématie de ses désirs à lui sur ceux de tout autre et
même sur les lois instaurées.
Evidemment, il n’était pas aimé de tous. Certains le craignaient et
l’évitaient, d’autres essayaient, par la contradiction, de le mettre dans son tort. Ceux-là provoquaient des conflits inutiles qui l’amusaient beaucoup et dont il sortait presque toujours
gagnant.
Et puis, il y a eu cet accident.
Un accident stupide. Il avait tout juste quatorze ans.
Un jour de promenade avec la classe, comme de coutume, il a voulu
braver l’interdit des adultes. Quand son professeur lui a ordonné d’arrêter, la rage une fois de plus a cogné dans ses tempes. Il n’a pas pu faire autrement, c’était plus fort que lui. Personne
n’a rien à lui imposer, ni à lui interdire. Jamais ! C’est lui qui décide, rien que lui et il allait le prouver, une fois de plus.Tout en toisant son professeur du regard, il a souri.
Il a allumé son pétard. Trop vite et mal. Comme une bombe la boule a explosé dans sa main qui s’est disloquée dans l’air en un feu d’artifice macabre.
La seule chose que les médecins ont pu récupérer, c’est ça … ce bout de bras et ces morceaux de chair qui ne ressemblent même pas à des doigts.
Tout de suite à sa sortie de l’hôpital, il a bien fait comprendre à
son entourage et à ses condisciples que l’on ne reparlerait jamais de l’accident ni de sa main difforme. Personne n’a osé le faire. Jamais.
Ni ses parents, ni ses frères et sœurs et encore moins ses compagnons d’école.
D’un accord tacite et général, sa main droite est devenue taboue. Il
n’autorisait aucun mot, aucun regard, pas un contact. Pas même une allusion. Il ne permettait rien et chacun s’y était soumis comme à tous ses autres souhaits.
Bien sûr, il sentait bien que cette infirmité pouvait devenir une
faiblesse pour lui s’il n’y prenait pas garde. Il ne voulait à aucun prix se sentir inférieur et encore moins se sentir rejeté. De plus, il avait un besoin vital de ressentir l’admiration de tous
comme celle qu’on lui avait toujours vouée.
Avec cette main d’estropié qui lui pendait au bout du bras, il a bien été obligé d’adopter une autre tactique afin de conserver sa puissance et de maintenir sa place dominante parmi les gens
qu’il connaissait. Après l’accident, il s’est donc assagi ; il s’est entraîné à la séduction et a commencé à déployer des charmes qu’il ne se connaissait pas. Il a appris à simuler la
patience et à montrer une physionomie plus avenante. On l’a vu sourire plus souvent. Il s’est exercé à intérioriser ses impulsions de contradiction et à calmer son opposition spontanée aux désirs
des autres.
Il est ainsi parvenu à conserver la place privilégiée qu’il avait toujours connue et à garder l’admiration de tous. Malgré son abominable mutilation.
Certes, cela lui a demandé beaucoup d’efforts de maîtrise et de
retenue. Il a bien dû consentir à prendre d’autres attitudes et d’autres façons de rencontrer les personnes. Face à elles, il s’est inventé une nouvelle contenance, d’autres postures et manières
de répondre ; il parvient même parfois à faire croire qu’il est conciliant alors qu’il ressent une intense révolte intérieure et une envie furieuse de démolir son
interlocuteur.
Il n’est pas peu fier du résultat même si cela lui a coûté au
début. Rien ne lui fait plus plaisir que les commentaires de certains amis concernant les changements survenus dans son caractère… à l’âge de quatorze ans !
Il jubile. Il triomphe. Il sait, lui, que rien n’est changé : c’est toujours lui qui décide et tous restent à ses pieds !
C’est pour cela qu’elle a eu tort…
Elle n’aurait jamais dû le trahir avec autant de perfidie. Une trahison qu’il a ressentie comme du mépris avec un mélange d’autres sentiments assez confus.
Quand il a rencontré Nathalie, il y a deux mois, il ne pensait pas
qu’elle était capable de faire une chose pareille. Elle avait l’air tellement intelligente et sérieuse. C’est bien simple, dès qu’il l’a vue, il a été attiré par son air doux et éveillé à la
fois. Il a pensé qu’elle n’était pas comme les autres et il a tout de suite eu envie de la revoir.
Nathalie est de ces femmes qui savent être présentes et discrètes en même temps. C’est cela qu’il aime.
Dès leur première rencontre, il a senti qu’elle lui vouait un intérêt et une admiration sans limite. Elle l’enrobait d’un regard émerveillé et buvait ses paroles qu’elle ne contredisait jamais.
Elle est devenue pour lui le miroir de son harmonie et de sa perfection, le reflet de sa puissance et de sa réussite.
Ils ont commencé à sortir au théâtre ou au cinéma. Il adore passer
ses soirées au spectacle. Cela se termine parfois par un verre au centre ville, une façon de prolonger le film ou la pièce en échangeant leurs idées et leurs sentiments sur ce qu’ils ont
vu.
Nathalie sait écouter.
Elle a encore beaucoup à apprendre et peut rester attentive pendant toute la soirée à boire ses paroles et ne rien perdre de ce qu’il dit. Il la revoit encore, la tête penchée vers lui, le coude
sur la table, le menton appuyé sur la paume de sa main. Parfois, elle plisse les sourcils quand elle n’a pas bien compris. Avec patience, il reprend son discours en l’approfondissant avec plus de
clarté. Les petits yeux verts en amande de Nathalie restent toujours accrochés à ses paroles. Il adore ça ! Il connaît alors des moments d’une jouissance exquise.
Ensuite, ils prennent un taxi et il la reconduit chez elle. Dans la
voiture, ils s’embrassent parfois furtivement et se permettent quelques caresses. Quand ils arrivent devant la grande maison des parents de Nathalie, il l’accompagne jusqu’au perron. Ils prennent
rendez-vous pour une nouvelle soirée ensemble et il la quitte en lui faisant un signe de la main gauche avant de remonter dans le taxi.
Evidemment, il ne lui a jamais parlé de son accident ni de son
moignon.
Il n’en est pas question.
Il est tout à fait habitué à utiliser son bras et sa main gauches et, c’est certain, Nathalie n’a rien pu remarquer. Il est vrai qu’à une ou deux reprises son amie a tenté de l’interroger
sur le manque de mobilité de son bras droit mais il a répondu par une autre question ou il a ironisé en détournant la conversation ou encore il a feint de ne pas entendre, comme il sait si bien
le faire chaque fois qu’un sujet l’agace. Non, c’est sûr, Nathalie ne se doute de rien. D’ailleurs, comment pourrait-elle imaginer qu’une partie de sa personne soit si monstrueuse, elle qui
lui voue un engouement sans borne ?
Maintenant, il marche seul dans les rues de la capitale.
Il ne reverra plus Nathalie. Plus
jamais.
Il vient de la reconduire comme d’habitude. Le soir était tellement
doux qu’ils ont eu envie de rentrer à pied. La distance n’était pas trop grande. Ils ont marché et profité de ce début d’automne tellement agréable quand on sent encore les relents de l’été dans
une petite bise tiède.
Ils avaient passé une belle soirée, pourtant.
Il ne comprend toujours pas comment elle a pu en arriver là. Vraiment, c’est étonnant. Et dommage.
Elle a tout gâché…
Y a-t-il eu des signes annonciateurs qu’il n’a pas perçus ?
Non, il ne voit pas.
Bien sûr, ils avaient un peu bu, peut-être plus que les autres soirs
mais quand même, cela n’explique pas son geste.
Une fille qu’il croyait pourtant intelligente et sérieuse…
Sans doute, s’est-il trompé dans son jugement sur elle. Abusé par son air candide, il a commis l’erreur de lui faire confiance. Il s’est laissé berné par la douceur de son regard mais cela
n’arrivera plus, à l’avenir il se montrera encore plus prudent. La vie lui offre chaque jour de nouvelles expériences qui lui permettent de progresser, heureusement.
Il se demande pourquoi elle a tant insisté pour le faire rentrer chez elle. Lui, il n’en avait pas envie mais Nathalie voulait profiter de l’absence de ses parents partis en voyage… Il a accepté
pour lui faire plaisir et lui être encore agréable après une si belle soirée, cependant il ne comptait pas rester. D’ailleurs il était fatigué. Nathalie a insisté avec tellement de gentillesse
qu’il s’est quand même assis dans le grand divan du salon. Elle a proposé un dernier verre. Lui, il n’avait plus très soif mais il a cédé pour ne pas la froisser.
Nathalie a alors mis un concerto de Mozart, elle trouvait que cela accompagnait bien le champagne qu’ils allaient boire. Elle a même ajouté qu’une si agréable soirée ne pouvait se terminer
que de cette manière. Elle a souri, il a pris son sourire pour un remerciement. Elle a baissé l’éclairage et il a pensé qu’elle savait rendre une ambiance
chaleureuse.
Pendant qu’elle cherchait deux flûtes, il a débouché la bouteille de
Brut que Nathalie lui avait apportée. Il s’est félicité de s’être déjà appliqué à cet exercice à une main qui est devenu un jeu d’enfant pour lui.
Quand le bouchon a sauté, Nathalie a applaudi.
Plus tard, lorsqu’elle s’est approchée de lui, les verres servis, son
attitude est franchement devenue incohérente. Elle a ignoré la place qu’il lui laissait gentiment à côté de lui à sa gauche, ce qu’il a interprété comme du mépris.
Pourquoi a-t-elle absolument voulu s’asseoir à sa droite ? Et
surtout… surtout, comment a-t-elle osé approcher sa main ? Quelle idée aberrante ! Et quelle arrogance lui a pris de vouloir la toucher ? Elle s’est montrée tout à fait inconséquente et
idiote.
Il revoit encore son air effrayé, ses yeux agrandis par la terreur lorsqu’elle a pris et palpé un gant vide ou presque vide. D’un mouvement brusque, comme avec répugnance, elle s’est éloignée de
lui. Elle a ouvert des yeux exorbités et a blêmi. Son regard disait l’horreur. Son corps s’est mis à frissonner de panique et elle a porté ses doigts à la bouche pour étouffer des cris
d’effroi. Sa respiration s’est accélérée. Elle voulait parler mais aucun son ne sortait de sa bouche grande ouverte.
Quand il repense à l’air qu’a eu Nathalie subitement, au simple
contact de son moignon ganté, il ne peut s’empêcher de sourire. La situation était quand même cocasse quand on y repense…
Cependant malgré tout, c’est dommage. Elle n’aurait jamais dû faire
ça.
Evidemment, son sang n’a fait qu’un tour. Personne n’a jamais osé
approcher son moignon même pas du regard ! Qui se croit-elle être pour agir avec un tel dédain ? Quand il l’a vue s’éloigner de lui avec dégoût, dans un réflexe, il a levé son bras gauche et
de toutes ses forces l’a frappée au visage.
C’était normal, après ce qu’elle avait fait !
La tête de Nathalie a volé et d’un coup sec est allée se fracasser sur le marbre de la cheminée. Il a perçu un bruit assez désagréable, comme un éclatement. Nathalie est tombée aussitôt sur le
sol. Inerte.
Il n’y peut rien, c’était un réflexe. Compréhensible après une telle
provocation…
Soulagé, il s’est levé.
Il a pensé malgré lui que le chapitre était clos et qu’il lui pardonnerait sans doute un jour. En s’approchant du lecteur de musique, il s’est demandé s’il devait laisser courir le concerto
de Mozart. Il s’est ravisé car il n’était pas chez lui et cela ne l’intéressait plus.
Il a regardé la bouteille et les flûtes à peine entamées. C’était dommage pour un si bon champagne mais, vraiment, il n’avait plus soif.
Il a réajusté son gant, et il est sorti.
La nuit est tombée, la bise a fraîchi. L’automne prend vraiment
place. Ils ont eu raison de rentrer à pied et de profiter des derniers souffles de l’été.
Illustration Criexpo