Cela va bientôt faire un an qu’il a élu domicile ici. Domicile est un bien grand mot pour
désigner ce trou, cette cachette souterraine, comme une grotte des temps modernes. C’était l’hiver comme aujourd’hui. Le froid était déjà bien installé et les murs souterrains de la gare
semblaient transpirer de glace.
Pendant l’année écoulée, il a réussi à apporter un peu d’agrément à son refuge. Quelques couvertures récupérées de-ci de-là au cours de ses balades lui procurent un matelas qui corrige
l’inconfort du ciment et du béton. Les vieux journaux et cartons qu’il ramasse régulièrement le protègent du froid et des courants d’air circulant dans les sous-sols mal isolés. Il est même
parvenu à ne plus être incommodé par le bruit des trains que les voies crachent à intervalles réguliers, à quelques mètres de lui seulement. Ce vacarme est devenu comme un bercement. Pendant la
nuit, il n’est pas mécontent de leur proximité, de leur présence alliée. C’est un autre qui veille sur lui comme une mère. Il peut dormir tranquille, le train est là qui le protège. S’il n’est
pas là, il sait qu’il va arriver.
Il se souvient de son étonnement lorsqu’il avait aperçu par hasard ce territoire désert, là où les
passants ne s’aventurent jamais. Alors qu’il marchait le long des quais comme il le faisait souvent depuis l’accident de Claire, il cherchait un peu de solitude et s’était éloigné des
endroits fréquentés par la foule des passagers. Son regard s’était posé par hasard sur cet espace étrange, un emplacement vide où il y avait un élargissement de la voie. Intrigué, il s’en était
approché et avait remarqué qu’il était tout à fait possible à une personne adulte de s’y allonger. Un petit mur surélevé éloignait la couche du sol et un autre en hauteur devait protéger des
courants d’air. Il lui avait même semblé entendre la voix de Claire quand le train était passé à côté de lui. C’était la première fois qu’il la percevait aussi distinctement. Un long cri
déchirant, comme un hurlement infini qui lui suppliait de ne pas l’abandonner.
De l’avoir entendue aussi présente dans la gare l’avait obligé à poursuivre ses déambulations
solitaires et à y revenir.
Un jour, il s’y était installé...
Elle n’aurait jamais dû faire ça.
Comment a-t-elle pu commettre une chose pareille ? Elle savait pourtant qu’il avait besoin d’elle, il le lui avait assez répété ! Il est vrai qu’ il la faisait parfois souffrir, il le
savait. Quand il se sentait menacé à cause d’un geste qu’elle faisait, un mot qu’elle prononçait, un regard, n’importe quoi, quand il supposait ou qu’il sentait comme un éloignement, il ne
pouvait s’en empêcher, c’était plus fort que lui. Il la connaissait bien et avait repéré depuis longtemps tous ses points faibles. C’est l’avantage de quinze ans de vie commune ! Dans les
moments où elle parvenait à le mettre en colère, il éprouvait une véritable rage, une violence qui explosait dans tout son corps et lui cognait la tête. Il fallait qu’il se venge, elle n’avait
pas à jouer avec sa jalousie. Généralement, il ne s’arrêtait que lorsque Claire pleurait. Avec ses larmes, elle obtenait toujours son pardon. Même dans les conflits, il avait ses
habitudes !
Elle est partie un mardi.
Le soir quand il est rentré, fatigué de sa journée de travail, il a tout de suite été étonné de son
absence. Il l’a attendue toute la soirée, il s’en souvient bien. Il se revoit tourner en rond dans leur grand appartement du centre ville.
C’est un coup de sonnette qui a confirmé le début de sa déchéance. Il a ouvert la porte et s’est
trouvé en face de deux gendarmes : « Etes-vous bien l’époux de madame Claire Demoulin ? ... Nous avons essayé de vous contacter tout l’après-midi ... Une très mauvaise
nouvelle ... Votre épouse. Elle est décédée ... Oui, sous un train. Elle a sauté juste au moment où le train arrivait. Personne n’a rien pu faire. Nous ne pouvons encore rien dire, une
enquête est en cours. Nous devrons revenir chez vous pour quelques formalités, mais rien ne presse. A bientôt et … courage, monsieur ! »
Il n’en revenait pas. Comme si elle l’avait frappé au visage. Lui faire ça à
lui !
Il a mis longtemps à comprendre. Comprendre d’abord, accepter ensuite. Claire s’est jetée en dessous
d’un train ! Il a dû se répéter lentement ces mots, à plusieurs reprises : Clai-re s’est je- té-e en des-sous d’un train ...
Et pour le narguer, elle a choisi, pour son départ, la tenue de vêtements qu’il préférait. Elle
s’était habillée comme pour un cocktail. Quelle sottise ! Elle s’est renseignée au guichet de l’horaire des trains à grande vitesse. Le fonctionnaire s’en est souvenu avec précision …
forcément, avec cette tenue ! Il lui a même fait remarquer que les trains à grande vitesse ne s’arrêtent pas dans cette gare. Elle a répondu que ce n’était pas grave, elle voulait seulement
connaître le numéro de la voie et l’heure de leur passage.
Elle est alors descendue sur le quai et a attendu. Il voit l’endroit d’ici, plus loin sur la droite,
en face des panneaux horaires ... Il y dépose parfois quelques fleurs. Juste pour lui montrer qu’il est encore là et qu’il l’attend. Il sait qu’elle comprend, elle a toujours aimé les
fleurs.
Claire ne regardait personne paraît-il. Elle déambulait en fixant le sol et s’arrêtait parfois devant
le panneau horaires qu’elle semblait consulter avec attention ; elle se détournait ensuite et recommençait à aller et venir le long des rails. Quand la voix a annoncé par haut-parleurs que
le rapide allait arriver et qu’il était prudent de s’éloigner des rails, elle était la seule à s’être avancée. Bien sûr, des gens l’ont regardée mais personne n’a imaginé ses intentions. De toute
façon, tout s’est passé très vite ; le train a débouché dans la gare et elle a sauté. Le conducteur a à peine eu le temps de percevoir du blanc qui tombait devant sa machine. Il a freiné.
Trop tard. On ne peut pas le lui reprocher.
Sur le quai, des passants ont entendu le cri qu’elle a poussé en sautant avant de se laisser
engloutir par la machine. C’était terrible, paraît-il, comme un hurlement d’exaltation et de désespoir mêlés.
Ce qu’il souhaite plus que tout, c’est la paix. Qu’on le laisse
tranquille !
Il veut vivre comme il l’entend : pouvoir dormir quand il le souhaite et surtout rêver quand son
esprit le demande. De toute façon, il serait incapable de réaliser un tâche quelconque qui lui serait imposée par d’autres ou par la nécessité tout simplement. Finalement, il n’y a plus pour lui
aucune nécessité. Il est enfin devenu un homme libre ! Il aime le penser.
La comparaison de sa vie avec celle effrénée de tous ceux qu’il voit courir après les trains le remplit de bonheur. Ils semblent tous pareils, courant ensemble dans la même direction, vers une
cible inexistante. Cela l’amuse.
Il aime beaucoup fixer longuement son regard sur les machines et sur les mouvements qu’elles
provoquent autour d’elles ; il laisse alors ses pensées créer des images elles-mêmes. C’est étonnant tout ce que son esprit peut inventer comme fictions qui défilent devant lui. Une de ses
préférées est la métamorphose que ses yeux font subir à la grosse mécanique en la transformant en une espèce d’animal monstrueux avaleur et cracheur d’humains. Il peut rester de longs moments à
observer la bête dévorer et vomir. Sans se lasser, le monstre s’étale devant lui pour ingurgiter et rejeter. A longueur de journées. Elle engloutit et crache. Les pauvres êtres semblent sans
défense, faibles et sans volonté, ils se laissent attirer par le géant qui les avale ou expulser par lui qui n’en veut plus.
Quand il sort de ses rêveries, il se plaît à traîner sans but. Il va là où le portent ses pas,
souvent attirés par le cri de Claire au passage d’un train. Il circule dans la gare qu’il commence à connaître par cœur. Il vit à son rythme et au rythme régulier de ses
trains.
Il y a beaucoup de monde mais, de plus en plus, il a des difficultés à percevoir les visages. Il se demande bien pourquoi. Depuis quelque temps, la foule semble composée d’un seul et même
individu qui serait multiplié à l’infini et qui n’aurait pas de visage. Comme des frères jumeaux aux traits gommés. Seules quelques couleurs font parfois la différence. Cela l’intrigue un peu. Il
lui est déjà arrivé de ressentir une angoisse devant ces vivants anonymes qui sont tous pareils, rassemblés dans une masse informe qui se meut par vagues successives. Maintenant cette
indifférence totale semble avoir atteint son paroxysme. A certains moments, sa froideur est proche du mépris, il le sent bien.
En se baladant, il lui arrive de grimper la haute volée d’escaliers et de se retrouver dans le hall
central ; il y perçoit une ambiance complètement différente. Déjà de n’être plus sous terre lui procure une drôle de sensation. Il met un certain temps à s’y adapter, un peu comme s’il se
trouvait en état d’apesanteur et que son corps lui réclamait quelques minutes pour s’habituer. La lumière est complètement différente. Plus naturelle, évidemment, elle frappe sa rétine avec
une certaine violence. L’odeur, les parfums, les relents de goudron lui donnent vraiment l’impression d’être dans un autre monde. Un monde qu’il a connu, bien sûr, mais qui maintenant n’est plus
le sien.
Il est presque quotidiennement obligé de s’aventurer lorsqu’il a faim et qu’il veut acheter un sandwich, des frites ou tout autre repas rudimentaire que l’on vend habituellement dans les gares.
Il a toujours sur lui, ses cartes de banque qui lui permettent de retirer de l’argent sur ses économies; un distributeur a même été installé dans le hall de la gare ; cette petite
épargne réalisée au temps où il était encore médecin et où Claire travaillait comme esthéticienne diminue doucement. Il est vrai que ses besoins sont très limités Il se contente d’un seul
repas par jour qu’il divise parfois en plusieurs portions.
Il lui est déjà arrivé de sortir plus loin encore et de marcher en ville, en ne s’éloignant pas trop
de la gare. Il cherche alors des fruits et quelques légumes qu’il a appris à manger crus. Il en fait une petite provision qu’il cache dans son antre.
Ses sorties ne durent jamais longtemps, juste assez pour percevoir l’atmosphère de la ville, le
climat et se dégourdir un peu les jambes. Très vite, il a envie de retrouver l’espace plus sombre, moins coloré des sous-sols de la gare. Sa fascination pour ces lieux sommes toutes
assez sinistres lui parait se développer d’une façon peut-être excessive. Il lui arrive encore, par moments, de se demander pourquoi il se plaît autant aux abords de sa cachette et pourquoi son
attirance pour ce lieu va en s’amplifiant. Comme un appel auquel il ne peut résister.
Il n’y a pourtant aucune raison de ne pas s’aventurer plus loin. Il pourrait par exemple prendre un
bus et faire un tour dans les rues et avenues de la ville et même de l’agglomération, question de se changer les idées. Il y a déjà pensé et a été prêt à le faire mais il a changé d’avis au
dernier moment. L’envie lui a manqué. Il a entendu l’appel de Claire. Son cri déchirant l’atmosphère de la ville l’a happé et entraîné vers l’abîme des quais. Il n’a pas eu la force de lui
résister et de façon incontrôlable, il est retourné près de sa tanière. Il s’est assis dans un des coins les plus sombres, derrière le gros pilier qui lui offre son meilleur poste d’observation.
Là, au moins, il se sent bien. Il s’est remis à rêvasser.
Il sait que c’est Claire qui le cloue là. C’est à cause d’elle qu’il revient toujours ici. C’est elle
qui l’a attiré vers le souterrain et c’est elle qui lui demande d’y rester. Il ne peut pas faire autrement, il ne peut pas la laisser seule.
Parfois, il pense qu’il lui doit bien ça !
Ce n’est pas réellement par la pensée ni même par le souvenir qu’il la contacte le mieux, leurs
rencontres sont plus étranges que cela. C’est par tous ses sens qu’il retrouve Claire.
Le plus souvent et de façon inévitable, c’est son cri qu’il entend au passage d’un train. Un cri
impressionnant qui se répercute sur tous les murs de la gare, qui cogne les machines et s’élève vers les plafonds sombres de la station. Un cri déchirant qui le fascine et l’attire mais l’effraie
en même temps. C’est tantôt un cri triomphant, tantôt un cri de douleur. Tantôt les deux à la fois.
Il lui arrive souvent de fermer les yeux à l’approche d’un train. Il penche la tête en arrière pour mieux se concentrer et s’imprégner de cette voix tant aimée qui couvre le bruit des machines et
remplit la gare entière. Il en ressent un bonheur indicible qui persiste même après la disparition du train.
Il arrive de temps à autre que, subitement, le visage de Claire apparaisse derrière une fenêtre du
train qui se trouve en face de lui ; elle le regarde intensément, lui fait un petit signe de la main. Il a l’impression de la voir sourire, mais il n’en est pas certain. Quand le train
démarre, elle s’écarte de la fenêtre et lui tourne le dos…
Un jour, il l‘a même aperçue alors qu’il se promenait dans le vaste hall de la gare, à l’étage
supérieur ; il se trouvait à ce moment en haut de la grande volée d’escaliers et comme son regard distrait plongeait vers la nuée de voyageurs qui se pressaient en bas, il a vu une femme
tout habillée de blanc. Il l’a reconnue tout de suite. Sa robe légère flottait aux courants d’air ; elle lui faisait de grands signes et l’invitait à le suivre. Il a descendu les marches, se
tenant à la rampe ; il chancelait et n’osait y croire : elle avait l’air tellement vivante ! Il s’approchait d’elle mais elle s’éloignait un peu chaque fois. Il l’a suivie. Quand
il est arrivé sur la dernière marche, il a cru la voir éclater de rire. Elle a continué à l’entraîner en lui faisant toujours des appels de la main. Quand il est arrivé près de la voie, à côté du
panneau des horaires ... elle avait disparu ! Il ne sentait plus que son parfum, un souffle subtil qui l’enveloppait. Il a fermé les yeux et a goûté quelques instants encore l’effluve
parfumée de son âme.
Le plus fréquemment, il l’aperçoit, habillée de sa délicieuse robe blanche, s’approcher du quai en le
regardant. Ses yeux pétillent, ses cheveux ondoient sur ses épaules nues, elle semble le narguer de son petit sourire charmeur. Elle arbore son corps souple qui ondule parmi les passants
aveugles. Qu’elle est belle ! Il sait que ce n’est pas la peine d’essayer de s’approcher : quand il arrive à trois mètres d’elle, Claire disparaît, elle se volatilise. Il la laisse donc
venir, se balancer tout au bord de la voie, son foulard flottant dans le courant d’air de la gare. Il se contente de la regarder.
Il lui est déjà arrivé de lui sourire mais alors, d’un geste brusque, elle détourne la tête et
s’évanouit dans l’obscurité du quai. Il évite donc de sourire ou de faire croire qu’il sourit. Il la regarde intensément. Rien que cela.
Toujours, alors qu’elle marche vers lui, un train passe à toute allure. En poussant un long cri qui
n’en finit pas, Claire s'évapore dans le vrombissement de la locomotive. Il n’en est pas triste, il sait qu’elle reviendra bientôt. Il est patient. Il se dit qu’un jour elle finira bien par venir
à lui. Il attend. Il essaye en quelque sorte de la ré-apprivoiser. Il tente de l’amadouer pour qu’elle marche jusqu’à lui.
Il se doute bien que cela risque de prendre du temps, mais ce n’est pas grave.
Du temps, il en a…
Je me suis régalée...
Merci Punch-frappe ! Tu m'as ramenée vers mon blog que j'avais presque oublié... Je me demande si je vais le reprendre en mains et sous quelle forme. A plus tard ! J'irai bien sûr faire un tour chez toi.