Quand elle s’éveilla, elle n’ouvrit pas tout de suite les yeux.
Elle voulut s’offrir quelques minutes de plus. Quelques minutes de cette douce langueur qui n’est pareille à aucune autre. Goûter cet instant unique
d’avant la pensée, entre la nuit et le jour. Entre la mort et la vie, l’obscurité et la lumière. Elle voulut savourer cet instant qui fait mentir le quotidien quand il est encore dénudé de ses
angoisses, quand les secondes sont nues et qu’elles s’écoulent avec légèreté et innocence.
Une évocation du temps quand il passera sans elle.
Elle ne put s’empêcher de prolonger cet instant privé d’espace alors que son corps intemporel est dépossédé de lui-même. Apprécier plus profondément
ce qu’elle ressent chaque fois que son âme émerge avec négligence, avant qu’elle ne rencontre la naissance du jour qui, comme tous les autres jours, sera douloureux. Elle le savait déjà.
Elle avait pris l’habitude de la douleur. Sans crier, sans se plaindre. Depuis des années, elle oubliait de se plaindre. Profiter plus longtemps de cet instant volé. Retenir l’aube, feindre
le sommeil. L’inconscience.
Sa nuit avait été obscure, insipide. Sans rêve, heureusement, sans peurs non plus. Fade comme sa vie. Dépourvue d’intérêt.
Ses sens se réveillaient doucement. Elle perçut la chaleur de ses draps caressant avec tendresse ses jambes nues et son dos découvert, comme une
discrète étreinte de la vie qui s’écoulait en elle. Malgré tout.
Son premier mouvement fut celui qu’elle fit avec ses doigts encore engourdis, passant et repassant sur la tiédeur molletonnée de la couette ;
ensuite, il y eut le déploiement paresseux de son bras vers le centre du lit, vers la place vide depuis longtemps.
Déjà, à l’évocation de l’absent, elle se rappela que sa journée allait bientôt commencer. Sa journée commençait toujours par l’évocation de
l’absent. Des absents. Leur énumération compulsive et déchirante. Elle ouvrirait bientôt les yeux et retrouverait l’horreur d’une nouvelle journée qui allait la consommer. Pareille aux autres.
Aussi détestable et torturante. Vide d’espoir comme les autres.
Elle ne voulait pas s’éveiller. Pas encore. Pas tout de suite. Ses paupières fermées continuaient à la protéger de la laideur du jour qui allait
bientôt la harceler.
Son bras s’étendit plus loin encore.
Elle ouvrit la main, simulant un peu d’espérance. Tendrement, elle tâtonna et comme elle l’avait souhaité ... elle le toucha !
D’abord, une boucle soyeuse émergeant du coussin. Elle avala, sans le savoir, une bouffée d’air tiède et se tortilla avec délice sous la couette, prête à goûter le plaisir des retrouvailles. Un
cadeau qu’elle s’offrait.
Quel bonheur : il était là !
Sa main le reconnut et commença à explorer avec douceur la tête qu’elle savait blonde. Jamais aucune chevelure ne lui avait paru aussi soyeuse,
lisse et chaude dans sa paume. Un cadeau à sa sensualité. Un rappel.
A son contact, elle comprit qu’il dormait et perçut le calme de son souffle régulier à côté d’elle. Elle se fit prudente, légère, et chercha le
frôlement de sa main. Elle sut où la trouver : près de la bouche, humide du souffle de la nuit. Elle osa l’effleurer. A peine l’effleurer.
Elle se fit alors aérienne et frôla chaque doigt d’une caresse immatérielle. Surtout, elle ne voulait pas le réveiller ... conserver le plus
longtemps possible auprès d’elle sa présence endormie et bienfaisante.
En silence, une larme s’échappa du creux de son œil et après une seconde d’hésitation se laissa tomber sur le coussin, sous sa joue. C’était
toujours comme ça. Elle le savait. Ce serait toujours comme ça. La tendresse mêlée au désespoir. Le bonheur lié au chagrin. Cette alliance faisait désormais partie de sa vie. Elle ne voulait plus
se le cacher. Ne pouvait plus le fuir. Trop fatiguée qu’elle était.
Elle s’approcha lentement et sentit la tiédeur de ce petit corps abandonné au sommeil. Elle pencha la tête et déposa avec délicatesse son front sur
le dos de son bébé endormi. Son petit garçon ! Elle harmonisa sa respiration au rythme du corps qu’elle voulait inspirer, dans lequel son âme commençait à se noyer. Avec plaisir. Avec
avidité. Elle s’ouvrit toute entière à la sensation gourmande de ce petit être si proche d’elle maintenant, qui la pénétrait par tous ses pores. Qui entrait en elle et se lovait avec enchantement
au creux de son ventre. Une autre larme lui mouilla la joue. Elle sourit.
Elle ne voulut pas encore ouvrir les yeux. Pas maintenant qu’il était là ! Plus tard. Elle avait tout le temps. Elle se pencha encore plus
en avant et protégea l’enfant entre ses seins et ses cuisses repliées, juste au milieu d’elle. Il se laissa faire. Elle le caressa avec toute la tendresse qu’elle avait amassée depuis tout ce
temps et sentit son cœur se gonfler de la plénitude retrouvée. Enfin, elle était entière !
Le réveil sonna. Elle serra les paupières. Non, non, non ! Pas maintenant ! Laissez-moi ...
Ses yeux s’ouvrirent. Malgré elle.
Ils se posèrent, comme chaque matin, sur la photo. Une photo encadrée de noir. Un homme. Un enfant à la tête blonde. Aux cheveux bouclés. Ils
sourient et la regardent.
Elle éclata en sanglots. Elle s’écarta du coussin qu’elle tenait serré contre elle, au creux de son ventre. Il était déjà mouillé de ses
larmes.
Elle souleva la couette et s’essuya les yeux du revers de ses mains ; elle soupira profondément et posa ses deux pieds sur le sol glacé. Elle
eut froid.
- Je ne dois pas oublier de m’acheter des mules, avec l’hiver qui arrive, pensa-t-elle en se dirigeant vers la salle de
bains.