Soudain, Julie a la nausée.
Surprise, elle se lève brusquement, faisant grincer les pieds de sa chaise sur le carrelage de la cuisine. Les
images qui défilent sur son écran depuis une demi heure l’écœurent. Prise de soubresauts, elle se précipite dans la salle de bains en cachant sa bouche d’une main… Avec des braillements de
douleurs, elle expulse dans la cuvette tout ce qu’elle a ingéré pendant la journée… elle se vide complètement.
Cette fois, c’est décidé : elle arrête.
Elle arrête de s’informer !
A partir de maintenant, elle ne regardera plus les J.T., n’écoutera plus les journaux à la
radio, n’achètera plus aucun quotidien ni hebdomadaire.
Elle arrête de se brancher au monde.
Même si elle l’ avait déjà envisagé, c’est sous une impulsion violente qu’elle prend sa décision ; elle
vient de passer plusieurs heures devant le petit écran, elle en a encore la vue brouillée. Le monde la fait vomir !
Chaque fois elle vit pareils troubles.
C’est au JT de 20 heures que l’urgence s’est fait sentir. Il était question de l’agonie interminable de la
Belgique, de nouveaux massacres à Alger, d’un autre à Bagdad, d’une politicienne colombienne se mourant dans la solitude et sommairement d’une catastrophe annoncée en Afrique.
Non. Stop !
Elle ne peut plus ponctuer ses journées de façon régulière et fréquente par ce sentiment de grande lassitude qui
l’envahit chaque fois, la submerge, l’empoisonne de l’intérieur avant de se plaquer sur les murs de la maison pour la poursuivre jusqu’au prochain J.T. …
Elle ne veut plus savoir ce qui se passe ailleurs que chez elle, son impuissance est trop grande… Sa douleur est
inutile. Elle a encore envie de vivre même si elle ne sait plus très bien pourquoi.
Les premières heures sont pénibles.
Sa décision prise, elle se met à déambuler dans la maison. Elle s’efforce de ne plus penser à Ingrid dont
elle voit encore le visage triste, le corps maigri. Ne plus évoquer ces Africains qui s’apprêtent à mourir de faim, sous le regard apathique des autres qui se disent désolés… Ne plus s’interroger
sur la durée de vie de la Belgique, tragédie insignifiante…
Elle se tient éloignée de toute télécommande.
Plusieurs fois, sa main, par réflexe, se dirige vers la petite boite. Heureusement, elle s’en aperçoit
et freine ce geste habituel devenu involontaire.
Elle se couche tôt et ne peut s’empêcher de penser que d’une manière ou d’une autre, demain, elle apprendra ce
qu’elle cherche à ne plus savoir... le lien n’est pas coupé, elle le sent.
Avant de s’endormir, elle compte le nombre de fois qu’elle effectue, sur une journée, ce geste de
pression du pouce sur le bouton de la télécommande… Cela l’agace et elle prend un roman entamé depuis plusieurs jours. Il raconte comment le héros se laisse manipuler par les médias et comment
les spots publicitaires conduisent sa vie vers une consommation obligatoire en dépit de toute logique. Cela la conforte dans sa décision : elle ne veut plus entendre aucune information du
monde…
Au matin, Julie se lève en forme. Elle fume une cigarette en buvant son café ; plus tard, elle
arrêtera aussi de fumer. Elle met un disque de musique douce pour combler le silence ; à la même heure, les autres matins, elle écoutait les premières infos du jour avant de prendre sa
douche.
Elle débranche sa télé et jette la télécommande.
Elle se demande si elle est à la hauteur de sa décision. Sera-t-elle capable de vivre sans rien savoir du monde
extérieur ? Il n’est pas possible que sa vie n’aie pas de sens en dehors des JT …
Julie a toujours vécu avec un globe dans la tête …
Elle doit en guérir, c’est comme une tumeur à extraire, une question de survie. Elle doit guérir de l’espérance…
oui, c’est cela l’essentiel de sa décision : se libérer de l’espérance, ne plus passer sa vie à attendre ou imaginer une solution à ce monde barbare, ne plus croire à une quelconque humanisation.
Admettre l’évidence : l’homme est animal et la vie ne fait pas partie de ses préoccupations.
Comme tout le monde, elle va se contenter de vivoter et accepter l’impuissance. Continuer sa route avec
indifférence… S’organiser des loisirs et profiter de sa vie.
La boîte où elle travaille se passera d’elle aujourd’hui : elle est souffrante. Elle doit soigner une
tumeur au cerveau. De toute façon pour ce que l’on attend d’elle … peut-être ne remarqueront-ils même pas son absence .
Assez rapidement et sans réfléchir Julie entame un nettoyage complet en commençant par le grenier. Sa maison
sera son monde désormais, elle va la dépoussiérer, l’ordonner. En quelque sorte, elle entame son grand nettoyage mondial…
Pour commencer, il lui faut trier, sélectionner ce qui est à garder, ce qui est à jeter. Il y a
beaucoup à jeter… Le grenier où elle ne se rend jamais est rempli de souvenirs poussiéreux, d’objets ayant appartenu à elle ne sait plus qui, importants pour elle ne sait plus
quoi….
Cachée derrière un amoncellement de journaux au papier jauni, la vieille radio de ses grands-parents réveille en
elle une montagne de souvenirs. Elle revoit son grand père, l’oreille collée au diffuseur et se souvient comment il imposait le silence à chaque bulletin d’informations. Lui aussi probablement
était atteint de la même tumeur. Toute petite, elle se taisait au moment des « nouvelles ». Tous restaient suspendus à la voix sortie de la radio comme si leur vie en
dépendait. Longtemps, d’ailleurs, elle l’a cru…
Plus loin, de vieilles revues illustrées s’empilent sur une table branlante. Le mariage du roi Baudouin,
sa visite au Congo, le jeune Fidel Castro, le Vietnam et l’Algérie. L’assassinat de Kennedy, le génocide au Rwanda et la guerre en Irak s’étalent sous une lumière blafarde… Tout y est.
Décidément, c’est la planète entière qui se trouve entassée dans cette pièce sombre. Le passé de la planète. Ses douleurs.
Sa maison souffre également d’une tumeur dans son étage supérieur… Le mal n’est pas nouveau et semble familial…
Serait-il génétique ? Sa famille a dû endurer tout comme elle les affres de cette maladie étouffante…
Elle fait une place au milieu de l’amoncellement d’objets hétéroclites et s’assied sur le sol, sous la lucarne
faiblement éclairée.
Elle feuillette les vieux journaux, témoins des souffrances du passé. Prémices à celles
d’aujourd’hui.
Et, sans réfléchir, Julie commence à lire…
Merci, Fiso, pour votre visite. Vous soulevez encore un autre problème, celui des informations trompeuses ou trompantes. Celui de la manipulation par les médias, bien réelle aussi. Certains médias s'en font une spécialité dans un but lucratif ou politique, dans ce cas ils peuvent être criminels... en poussant, par exemple, la population aux massacres...
peut-être que ce vote t'es un peu égal, et pourquoi pas.
le Rwanda, le Burundi, j'aimais beaucoup... et je ne regarde plus le JT.
alors, parce que cette bulle n'a aucun sens, je clique pour toi. ça n'a peut-être pas plus de sens mais je fais comme je le sens.
lita
J'espère que tu vas bien. C'est avec plaisir que je relis ce texte. As-tu toujours cette vilaine tumeur ? Bises
C'est si bien écrit Kalire, j'ai été subjuguée. Et cette profondeur d'analyse sur le message véhiculé par les médias ! J'en reste bouche