Communauté : le texte voyageur
Publié dans : Nouvelles courtes - Ecrire un commentaire - Voir les 8 commentaires

TSF.jpg


Soudain, Julie a la nausée.
Surprise, elle se lève brusquement, faisant grincer les pieds de sa chaise sur le carrelage de la cuisine. Les images qui défilent sur son écran depuis une demi heure l’écœurent. Prise de soubresauts, elle se précipite dans la salle de bains en cachant sa bouche d’une main… Avec des braillements de douleurs, elle expulse dans la cuvette tout ce qu’elle a ingéré pendant la journée… elle se vide complètement.
Cette fois, c’est décidé : elle arrête.
Elle arrête de s’informer !
A partir de maintenant, elle ne regardera plus les J.T., n’écoutera plus les journaux à la radio, n’achètera plus aucun quotidien ni hebdomadaire.
Elle arrête de se brancher au monde.
 
Même si elle l’ avait déjà envisagé, c’est sous une impulsion violente qu’elle prend sa décision ; elle vient de passer plusieurs heures devant le petit écran, elle en a encore la vue brouillée. Le monde la fait vomir !
Chaque fois elle vit pareils troubles.
 
C’est au JT de 20 heures que l’urgence s’est fait sentir. Il était question de l’agonie interminable de la Belgique, de nouveaux massacres à Alger, d’un autre à Bagdad, d’une politicienne colombienne se mourant dans la solitude et sommairement d’une catastrophe annoncée en Afrique.
Non. Stop !
Elle ne peut plus ponctuer ses journées de façon régulière et fréquente par ce sentiment de grande lassitude qui l’envahit chaque fois, la submerge, l’empoisonne de l’intérieur avant de se plaquer sur les murs de la maison pour la poursuivre jusqu’au prochain J.T. …
Elle ne veut plus savoir ce qui se passe ailleurs que chez elle, son impuissance est trop grande… Sa douleur est inutile. Elle a encore envie de vivre même si elle ne sait plus très bien pourquoi.
 
Les premières heures sont pénibles.
Sa décision prise, elle se met à déambuler dans la maison. Elle s’efforce de ne plus penser à  Ingrid dont elle voit encore le visage triste, le corps maigri. Ne plus évoquer ces Africains qui s’apprêtent à mourir de faim, sous le regard apathique des autres qui se disent désolés… Ne plus s’interroger sur la durée de vie de la Belgique, tragédie insignifiante…
 
 Elle se tient éloignée de toute télécommande.
Plusieurs fois, sa main, par réflexe, se dirige vers la petite boite. Heureusement, elle s’en aperçoit et freine ce geste habituel devenu involontaire.
Elle se couche tôt et ne peut s’empêcher de penser que d’une manière ou d’une autre, demain, elle apprendra ce qu’elle cherche à ne plus savoir... le lien n’est pas coupé, elle le sent.
Avant de s’endormir, elle compte le nombre de fois qu’elle effectue, sur une journée, ce geste de pression du pouce sur le bouton de la télécommande… Cela l’agace et elle prend un roman entamé depuis plusieurs jours. Il raconte comment le héros se laisse manipuler par les médias et comment les spots publicitaires conduisent sa vie vers une consommation obligatoire en dépit de toute logique. Cela la conforte dans sa décision : elle ne veut plus entendre aucune information du monde…
 
Au matin, Julie se lève en forme. Elle fume une cigarette en buvant son café ; plus tard, elle arrêtera aussi de fumer. Elle met un disque de musique douce pour combler le silence ; à la même heure, les autres matins, elle écoutait les premières infos du jour avant de prendre sa douche.
Elle débranche sa télé et jette la télécommande.
Elle se demande si elle est à la hauteur de sa décision. Sera-t-elle capable de vivre sans rien savoir du monde extérieur ? Il n’est pas possible que sa vie n’aie pas de sens en dehors des JT …
Julie a toujours vécu avec un globe dans la tête … 
Elle doit en guérir, c’est comme une tumeur à extraire, une question de survie. Elle doit guérir de l’espérance… oui, c’est cela l’essentiel de sa décision : se libérer de l’espérance, ne plus passer sa vie à attendre ou imaginer une solution à ce monde barbare, ne plus croire à une quelconque humanisation. Admettre l’évidence : l’homme est animal et la vie ne fait pas partie de ses préoccupations.
Comme tout le monde, elle va se contenter de vivoter et accepter l’impuissance. Continuer sa route avec indifférence… S’organiser des loisirs et profiter de sa vie.
La boîte où elle travaille se passera d’elle aujourd’hui : elle est souffrante. Elle doit soigner une tumeur au cerveau. De toute façon pour ce que l’on attend d’elle … peut-être ne remarqueront-ils même pas son absence .
 
Assez rapidement et sans réfléchir Julie entame un nettoyage complet en commençant par le grenier. Sa maison sera son monde désormais, elle va la dépoussiérer, l’ordonner. En quelque sorte, elle entame son grand nettoyage mondial…
 
Pour commencer, il lui faut trier, sélectionner ce qui est à garder, ce qui est à jeter. Il y a beaucoup à jeter… Le grenier où elle ne se rend jamais est rempli de souvenirs poussiéreux, d’objets ayant appartenu à elle ne sait plus qui, importants pour elle ne sait plus quoi….
Cachée derrière un amoncellement de journaux au papier jauni, la vieille radio de ses grands-parents réveille en elle une montagne de souvenirs. Elle revoit son grand père, l’oreille collée au diffuseur et se souvient comment il imposait le silence à chaque bulletin d’informations. Lui aussi probablement était atteint de la même tumeur. Toute petite, elle se taisait au moment des « nouvelles ». Tous restaient suspendus à la voix sortie de la radio comme si leur vie en dépendait. Longtemps, d’ailleurs, elle l’a cru…
Plus loin, de vieilles revues illustrées  s’empilent sur une table branlante. Le mariage du roi Baudouin, sa visite au Congo, le jeune Fidel Castro, le Vietnam et l’Algérie. L’assassinat de Kennedy, le génocide au Rwanda et la guerre en Irak s’étalent sous une lumière blafarde… Tout y est. Décidément, c’est la planète entière qui se trouve entassée dans cette pièce sombre. Le passé de la planète. Ses douleurs. 
 
Sa maison souffre également d’une tumeur dans son étage supérieur… Le mal n’est pas nouveau et semble familial… Serait-il génétique ? Sa famille a dû endurer tout comme elle les affres de cette maladie étouffante…
Elle fait une place au milieu de l’amoncellement d’objets hétéroclites et s’assied sur le sol, sous la lucarne faiblement éclairée.
Elle feuillette les vieux journaux, témoins des souffrances du passé. Prémices à celles d’aujourd’hui.
Et, sans réfléchir, Julie commence à lire…

Retour à l'accueil

Commentaires

Je suis un peu la Julie de ton histoire, sauf que pour moi ça a été très facile de ne plus m'informer. Bon, je suis toujours un peu à côté de la plaque car au courant de rien du tout. J'atterris ! Mais je ne souffre plus de toutes ces images d'horreur et de cette impuissance dont tu parles très bien. Je crois qu'il y a une chose importante et que chacun peut faire, c'est essayer de vivre au mieux sa vie, dans le respect de soi et de l'autre. Le monde ne s'en porterait que mieux! Mais Julie ne semble par guérit car elle continue de s'informer mais avec les journaux papier et les nouvelles d'antan...
Commentaire n°1 posté par SAM le 13/12/2007 à 10h40
Merci Sam pour ton passage. Je suis aussi comme Julie et, comme elle, inguérissable de cette tumeur qui me ronge le cerveau...
Réponse de Kalire le 13/12/2007 à 11h33
je trouve ce texte bouleversant car il me parle, il résonne douloureusement en moi, périodiquement je fais aussi le vide , je débranche , ne suis plus au courant de rien et j'avoue subir l'incompréhension de mon entourage me trouvant à côté de la plaque ou pas très courageuse mais j'ai la nausée en effet , un trop plein d'horreur et un besoin vital de me soustraire au monde pour continuer à vivre mais je reviens toujours aux nouvelles , un peu, pas trop, pour ne pas me laisser submerger trop vite , sans doute parce que j'en fais partie de ce putain de monde ! merci de rompre ma solitude de ces instants là avec tes mots puissants qui dégueulent la laideur quotidienne ici et partout tout le temps !
Commentaire n°2 posté par chrystelyne le 13/12/2007 à 21h11
Je parviens rarement à débrancher. Dommage... la nausée fait partie de mon quotidien. Merci, Chrystelyne.
Réponse de Kalire le 15/12/2007 à 09h15
Constater les disfonctionnement dans le Monde, c'est être lucide. Dénoncer les misères des femmes et des hommes , c'est une étape dans la défense des droits humains. Couper, la télé, éteindre la radio, refermer le journal , c'est "facile", pour ne pas dire "criminel". S'enfermer, fermer les yeux , c'est laisser les requins refaire le Monde. Agir, agir, agir ..chacun , dans son quotidien. Chaque pierre est nécessaire pour renover l'édifice.
Commentaire n°3 posté par Anne le 19/12/2007 à 09h16
Oui, tu as raison. C'est le courage qui manque parfois... avoue que c'est souvent à vomir ! Merci pour ton passage.
Réponse de Kalire le 19/12/2007 à 09h23
Le JT, ça fait des années que je le considère comme de la désinformation et que je ne le regarde que pour m'offusquer des raccourcis qu'on y fait. Ca ne m'empêche pas de me tenir informée, mais autrement. De toute façon, on n'y échappe pas, hein ?
Commentaire n°4 posté par Fiso le 26/12/2007 à 14h40

Merci, Fiso, pour votre visite. Vous soulevez encore un autre problème, celui des informations trompeuses ou trompantes. Celui de la manipulation par les médias, bien réelle aussi. Certains médias s'en font une spécialité dans un but lucratif ou politique, dans ce cas ils peuvent être criminels... en poussant, par exemple,  la population aux massacres...

Réponse de Kalire le 27/12/2007 à 09h24
Oui très interessant. Un peu surpris de voir les problèmes belges dans les catastrophes (me semble un peu disproportionné...mais je ne suis pas belge). La conclusion est bien amenée et laisse la place à un développement imaginaire..
Commentaire n°5 posté par pierrot le 27/01/2008 à 19h01
J'ai parlé du problème de la Belgique parce qu'au moment où j'ai écrit, plutôt ré-écrit cette nouvelle, le problème belge inondait tous nos médias mais aussi parce que je trouve que ces "problèmes" ne sont pas si anodins que cela puisqu'il est question d'un nationalisme de droite. Une partie d'un pays veut se désolidariser de l'autre pour 2 raisons : 1) parce qu'elle ne parle pas sa langue, je dirais même son dialecte. 2) parce que cette partie l'empêche de tourner à droite comme elle le souhaite depuis longtemps...
Réponse de Kalire le 28/01/2008 à 10h07
j'avoue que je ne comprends pas pourquoi jusqu'ici tu n'as eu aucun vote. pour moi ça se présente pas mal pour le moment (mais on n'est pas à l'abri) alors je furète, me promène chez les autres pour voir, comprendre.
peut-être que ce vote t'es un peu égal, et pourquoi pas.
le Rwanda, le Burundi, j'aimais beaucoup... et je ne regarde plus le JT.
alors, parce que cette bulle n'a aucun sens, je clique pour toi. ça n'a peut-être pas plus de sens mais je fais comme je le sens.

lita
Commentaire n°6 posté par lita.s le 25/03/2008 à 17h14

J'espère que tu vas bien. C'est avec plaisir que je relis ce texte. As-tu toujours cette vilaine tumeur ? Bises

Commentaire n°7 posté par SAM ELEON le 12/09/2010 à 18h02

C'est si bien écrit Kalire, j'ai été subjuguée. Et cette profondeur d'analyse sur le message véhiculé par les médias ! J'en reste bouche

Commentaire n°8 posté par Punch-frappe le 21/12/2011 à 16h26
 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés