Chez « Raymond », c’est le café du village. Un petit café qui ne paie pas de mine avec ses tables et ses banquettes en bois usé.
Chez Raymond, les hommes viennent boire une bière vers 18 heures, après le travail. Là, ils aiment parler fort et rire de tout, taper sur la table et se moquer du malheur. Chez Raymond, on oublie
la galère.
Ce soir-là, il pleut fort. Toute la journée, il a plu. Les clients, en entrant chez Raymond laissent sur le sol des traces d’eau et de boue
que la patronne n’essaie même plus d’essuyer.
Jean est entré par hasard à la tombée de la nuit. Il est fatigué de chercher son chemin dans ces villages aux routes de terre et de pierres
toutes semblables. Il s’est assis près de la fenêtre et a commandé un verre de vin. Il a d’abord écouté les conversations des villageois mais son esprit s’est ensuite envolé et il s’est mis à
rêvasser.
Jean ne peut s’empêcher de vivre au passé, c’est plus fort que lui. Le présent lui paraît fade en comparaison de ce que fut le passé auréolé
d’un cercle de joie et de tendresse. La vie ne l’intéresse qu’une fois vécue. Les événements attirent rarement son attention, il les laisse s’écouler, passer sur lui, sans plus. Plus tard,
parfois, il les reconnaît, mais parfois pas.
Cette taverne de pierres et de briques dans laquelle il vient d’entrer pourrait être jolie, elle lui rappelle la maison de sa grand-mère où,
enfant, il allait passer des vacances « à l’air pur », disaient ses parents.
Il se souvient des petites fenêtres encastrées dans les murs épais et de cheminées ornées de napperons de dentelle crochetés à la main. Il veut retenir cette bouffée d’antan qui le ramène une
trentaine d’années en arrière. Il en a presque envie de pleurer. Le grand jardin de sa grand-mère s’étendait jusqu’à une forêt dense de sapins. Ils étaient plusieurs jeunes du même âge qui
jouaient à se construire des cabanes, à se pourchasser et à courir jusqu’à la tombée de la nuit.
Soudain, la porte du café s’ouvre avec bruit et Jean est tiré de sa rêverie. Le vent et la pluie se précipitent dans la pièce en même temps
qu’une dame qui se hâte de refermer la porte derrière elle. Ses cheveux mouillés descendent sur ses épaules, elle se frotte les mains l’une contre l’autre et, du regard, cherche une table isolée
où s’asseoir.
Jean qui la regarde machinalement est attiré par la forme amande de ses yeux et la rondeur de ses pommettes. Cette femme lui rappelle quelqu’un.
Il fouille dans sa mémoire tout en fixant l’inconnue et, soudain, il revoit une petite fille courir dans les bois. Elle a des nattes blondes, des yeux en amande mais surtout le même regard
interrogateur.
La dame détourne la tête et s’assied à une table éloignée. Elle commande un vin chaud et se montre ennuyée de l’insistance du regard de Jean.
Nicole… elle s’appelait Nicole, se souvient subitement Jean. Elle était plus jeune que lui et habitait le village de sa grand-mère. Ils se
sont vus plusieurs étés. Oui, elle lui ressemble tout à fait. C’est sûr, c’est Nicole !
Jean se sent rougir, il se souvient comment il était tombé amoureux de la petite fille au regard pur.
Il venait d’avoir douze ans.
Il se demande comment il va pouvoir attirer son attention. D’un naturel timide, il n’a pas l’habitude d’aborder les personnes
étrangères, mais il est vrai que, si c’est Nicole, cette personne n’est pas étrangère.
Et c’est Nicole, il n’y a plus aucun doute maintenant ! Elle a eu la même moue avec la bouche que la petite fille de son passé.
Jean ne réfléchit plus.
Il se lève et se dirige vers la table de Nicole.
- Bonsoir. Je suis sûr que nous
nous connaissons.
- Vous croyez ?... Nicole
agacée, détourne la tête et s’empare d’une carte des boissons qu’elle fait mine de lire.
- Regardez-moi. Mon visage ne vous
dit rien ?
- Vous n’êtes vraiment pas
original. On me l’a déjà fait, laissez-moi tranquille, s’il vous plaît.
- Vous vous appelez
Nicole.
Sans voix, Nicole lève la tête et le regarde.
Elle fronce les sourcils.
- Oui, je m’appelle Nicole… mais
je ne vous connais pas.
- Jean. Je suis Jean. Nous
passions nos vacances ensemble. Nous construisions des cabanes…
- Jean … … Non, je suis désolée,
cela ne me dit rien. Je crois que je n’ai jamais rencontré de Jean dans ma vie.
- Vous habitiez
Dru-sous-bois comme ma grand-mère. Je venais passer l’été et nous étions plusieurs copains à …
- Non vraiment, cela ne me dit
rien. Je me souviens vaguement avoir joué dans les bois avec d’autres enfants…
- … oui, et nous
allions cueillir des mûres et des fraises sauvages, nos parents en faisaient des confitures.
- C’est possible mais je ne revois
aucune tête et ne me souviens d’aucun nom. Vous savez, trente ans ont passé… tout cela est bien loin maintenant et vraiment sans importance, ne soyez pas ridicule.
Je trouve tout à fait plausible cette histoire de deux êtres qui se sont croisés dans leur enfance et qui n'arrivent pas à se retrouver. Et triste aussi.
Il faut toujours tendre la main à l'autre et ainsi courir le risque qu'il n'accepte pas la main tendue.
Nicole est peut-être devenue une célébrité qui refuse sa vie passée.