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Il va venir, c’est sûr. Elle l’attend, donc il va venir. C’est une règle logique et indiscutable. L’évidence même.
D’une main, elle efface un pli de sa robe. Est-ce vraiment une bonne idée d’avoir choisi cette robe rouge ? Le tissu lui découvre les genoux. Juste ce qu’il faut pour apprécier ces jambes que l’âge et les varices ont épargnées, le galbe des mollets, l’étroitesse des tibias et la finesse des bas de soie, les chevilles bien découpées et la courbe des pieds dans les escarpins foncés, l’un posé sur le sol et l’autre sur la pointe, prêt à se mettre en route pour le retrouver, mais non, il faut attendre, il n’est pas encore là.
Le rouge de sa robe n’est pas identique à celui de son chapeau, seigneur ! l’a-t-elle bien mis ? Un regard vers la fenêtre plongeant dans l’obscurité. La lumière crue de la pièce en fait un miroir où Floriane vérifie le profil gauche, le profil droit, redresse un peu, rectifie puis repositionne comme avant son chapeau préféré. Celui avec la rose. Celle qui ne fane jamais. Ce même chapeau arrivé un jour par colis postal accompagné d’une carte de visite : « À toi, Floriane, ma fleur pour l’éternité ».
Le coin de ses lèvres sourit et quelques plis se creusent qui racontent l’expérience, l’amertume et peut-être les rires d’autrefois. Ça fait une éternité qu’ils ne se sont plus vus. Combien d’années ? Janice devait avoir cinq ans, non six. Vingt-et-un ans… Elle n’arrive pas à y croire.
La lettre est arrivée hier, comme une goutte d’eau fraîche tombe dans la nuque et glisse avec lenteur entre les omoplates. La peau frissonne et tous les sens s’éveillent. Les narines palpitent, le cœur danse et la bouche frémit. Et la main, naturellement, vient se poser sur la nuque. Mais déjà la goutte de plaisir s’en est allée, laissant l’empreinte d’un désir oublié. Depuis vingt-et-un ans… Voilà deux jours que Floriane compte et recompte. Rien à faire, elle a beau ne pas y croire, le résultat est toujours le même : vingt-et-un. Trois fois sept. Il paraît que les cycles de l’existence se déroulent par septaines. Vingt-et-un, multiple de sept. C’est logique.
Un léger balancement de la tête vers la droite, hochement invisible. Si trois fois sept égale vingt-et-un, tout va bien, c’est une bonne raison d’y croire. Vingt-et-un. Oui. C’est sûr. Il faut l’attendre. Il va venir. A-t-il toujours trente ans ? Sûrement oui, il est homme à ne pas vieillir. C’est pour ça qu’il lui a offert un chapeau avec une rose qui ne fane pas. Pour que Floriane ne vieillisse pas. Oh seigneur ! Elle ne l’a pas porté tous les jours, son chapeau, et la voilà bien punie de son infidélité…
Faut-il vraiment penser au temps qui défait ? Voyons celui qu’il fait. Difficile à dire. Elle a beau fixer attentivement la fenêtre, celle-ci ne lui renvoie que son reflet et aucune nouvelle du temps dehors.
C’est dehors qu’il l’a saluée pour la première fois. À la sortie du théâtre, alors qu’elle attendait Raymond –Dieu ait son âme– pris dans la foule des spectateurs se dirigeant vers la sortie.
Il s’était dirigé droit vers Floriane, avait ôté son chapeau en s’inclinant. Raymond était arrivé et le temps d’un regard vers son époux, le galant homme avait disparu. L’air avait soudain fraîchi, un frisson la parcourait.
Son manteau a légèrement glissé de ses épaules, elle le réajuste sans attendre. Oui, à ce moment précis, le temps avait fraîchi. La nuit était tombée d’un coup et Floriane avait cherché l’inconnu des yeux dans la foule. En vain, bien sûr. Ces apparitions sont fugaces et imaginaires, n’est-ce pas ? Si elle tremblait, c’est que le temps avait fraîchi…
Instinctivement, Floriane relève son col. Quelle heure est-il ? Vingt heures quinze. Sa montre se serait-elle arrêtée ? Scrutant les murs de la pièce, elle aperçoit une horloge au-dessus du bureau de la réception. Mais non, l’heure indiquée est bien la même que la sienne. Le rendez-vous est seulement dans un quart d’heure. Dans un mouvement d’impatience, elle croise les pieds.
Sur la photo, il avait les mains croisées. Elle avait failli étouffer un cri en apercevant quelques mois plus tard dans le journal une photo de l’homme au chapeau, debout à côté du Ministre de la Culture. Paul Barentz était le nom inscrit sous la photo. À ce moment, Floriane s’était aperçue que la page du quotidien tremblait entre ses doigts. La sonnerie du téléphone l’avait détournée de son trouble pour la plonger dans un plus grand encore : Raymond avait eu un accident de voiture en se rendant à son cabinet et son état était très grave. Sans prendre la peine d’enfiler une veste, Floriane avait foncé à l’hôpital pour saisir le dernier regard de son époux qui mourut sans prononcer une parole. Mais ses yeux lui avaient dit adieu. Floriane se retrouvait veuve à vingt-neuf ans, avec Janice, six ans. Elle confia sa fille à sa tante pendant quelques jours, le temps de se remettre du choc et d’affronter toutes les démarches officielles.
Ce jour-là, en rentrant chez elle, elle avait jeté avec rage le journal dans la corbeille à papier, rendant ce Paul Machin responsable de son malheur.
À l’enterrement, parmi la centaine de personnes venues présenter leurs condoléances à Floriane, veuve d’un personnage notoire et apprécié dans le monde de la magistrature, une fois encore Paul Barentz avait ôté son chapeau en s’inclinant devant elle. Elle s’était évanouie.
Floriane s’est voûtée dans le sofa bleu. Il est des souvenirs plus lourds que des murs de béton.
La suite, elle ne sait plus très bien. Elle avait été internée pour grave dépression nerveuse, oscillant entre des heures de larmes et l’absence à toute réalité.
Revenant chez elle au bout de six mois, elle avait trouvé dans son salon un énorme bouquet de roses rouges avec ces quelques mots : « Bienvenue chez vous. Paul Barentz ». Il lui avait téléphoné quelques jours plus tard, s’inquiétant de son état de santé et de son moral. Elle avait fini par le recevoir chez elle.
- Désirez-vous que j’appelle un taxi ? s’enquiert le portier de l’hôtel.
- Non merci, j’attends quelqu’un. Il va venir, c’est sûr, comme trois fois sept font vingt-et-un.
Sans sourciller, le portier s’incline et retourne à son poste.
Paul Barentz. Un charmeur, empli de multiples projets, qui se trouvait partout à la fois, aujourd’hui dans le journal aux côtés d’un Ministre, hier à la télévision avec une actrice célèbre, demain présentateur d’une conférence de presse… un homme qui ne tenait pas en place. Mais toujours il revenait vers Floriane, lui écrivait, et lui faisait la cour entre deux voyages. Peu à peu, la grande maison d’Ostende était devenue le pied-à-terre de ce nomade, que Floriane accueillait toujours avec une joie sans nom, pensant que cette fois, il resterait pour de bon…
Subitement, Floriane a besoin d’air salé, de bruit de vagues et de sable mouillé pour se dire qu’elle n’a pas rêvé. Mais si elle sort de l’hôtel et fait quelques pas sur la digue, Paul va-t-il la trouver ? Sûrement pas, il fait noir, elle a changé, il va la manquer, c’est sûr, surtout ne pas bouger. Si elle se lève, c’est fichu, il ne viendra pas. Un nouveau coup d’œil sur son reflet dans la vitre, mais non, tout va bien, son chapeau n’a pas glissé, oui elle a vieilli, mais il la reconnaîtra, il doit la reconnaître. Paul reconnaîtra toujours Floriane, c’est sûr.
Un Père Noël traverse le hall d’entrée, un enfant court vers lui et s’arrête d’un coup, subitement intimidé. Le Père Noël ne l’a pas vu et quitte l’hôtel. L’enfant le regarde, planté là, l’œil rêveur et douloureux à la fois.
Paul était parti lui aussi, après un mois de véritable bonheur à deux. Une lettre à la main, il avait sauté au cou de Floriane ce matin-là. Son scénario était accepté à Hollywood, le rêve de sa vie se réalisait, enfin il réussissait ! Homme aux mille facettes, aux multiples atouts, Paul était un touche à tout mais qui, en fin de compte, n’allait au bout de rien. Sauf de son scénario qu’il avait écrit, retravaillé, peaufiné, corrigé, fait commenter et traduire, lentement, année après année, et Floriane l’avait encouragé, stimulé, soutenu dans les moments d’abattement. Sans elle, il aurait probablement abandonné. Dans la joie intense de la nouvelle, il avait saisi un plateau rond en argent, y avait déposé la lettre comme un objet précieux, et portant le plateau sur la paume de sa main, il avait esquissé quelques pas de danse avant d’accrocher le pied du lampadaire par inadvertance.
Floriane étouffe un rire. Paul s’était retrouvé à quatre pattes sur le tapis devant elle, avec l’air piteux d’un chat tombé dans une flaque. Sans s’inquiéter pour lui, elle avait été prise d’un fou rire incontrôlable qui l’avait contaminé lui aussi. Ainsi s’est passée leur dernière journée, dans la complicité et l’euphorie partagée. Le lendemain, Paul prenait l’avion pour Hollywood. Un mois plus tard, il lui envoyait le chapeau. Puis, le silence. Plus de nouvelles pendant vingt-et-un ans. De douleur, Floriane avait rangé son cadeau au fond d’une armoire, pour oublier. Mais peut-on jamais oublier ?
Floriane ôte son chapeau, le pose sur ses genoux. Qu’a-t-il vu de Hollywood, ce chapeau ? Où Paul l’a-t-il acheté, qu’a-t-il vécu là-bas ? Quelle est son histoire ? Bientôt les réponses, sans doute. Mais quelle heure est-il ? Vingt-et-une heures. Trois fois sept. Cette fois, ça y est, il arrive, c’est logique, il va franchir la porte d’entrée, d’ailleurs une silhouette approche…
Le Père Noël rentre à l’hôtel et se dirige vers le bar.
Pourquoi Paul ne vient-il pas ? Floriane s’est occupée de tout, a réservé la suite du deuxième et une table dans le restaurant qu’il préférait. Mon dieu, elle a ôté son chapeau, voilà pourquoi ! Vite, le remettre et l’ajuster comme il faut ! En ce moment, elle irait bien rejoindre le Père Noël au bar pour commander un whisky mais si elle se lève…
Ses doigts tremblants ouvrent sa sacoche, en retirent la lettre. Elle la lit, la relit, douceur extrême des mots d’amour coulés sur le papier, d’un rendez-vous donné et des souvenirs ravivés. Distraitement, elle lit encore une fois et pousse un cri. La date ! Elle n’avait pas regardé la date de la lettre : 18 décembre…
Les mains glacées, elle scrute l’enveloppe, le cachet de la poste. Cette lettre a mis trois ans pour lui parvenir.
Nouvelle de Carine Colet
Illustration Edward Hopper "Hotel Window"